
Pendant longtemps, l’affaire Pelicot, le procès de Mazan ne furent pour moi que le nom d’un fait divers jusqu’au moment où j’ai lu plusieurs articles qui ont attiré mon attention et m’ont fait comprendre qu’il ne s’agissait pas d’un fait divers ordinaire. Mais le déni s’est mis en place, attitude de défense face à l’inenvisageable, résistance à remettre en question des idées reçues depuis si longtemps.
J’avoue avoir été agacée par la médiatisation intense autour du procès. J’avoue m’être posé des questions, avoir douté de la bonne foi de cette femme, avoir été gênée par ce que j’ai pris pour une assurance lors du procès, une complaisance devant la presse, la possible récupération de l’hystérie féministe. J’avoue ne pas avoir voulu être voyeuse de ce que je considérais comme une exhibition.
Oui, j’avoue tout cela et je vous fais part de mon regret parce qu’un jour sur les conseils d’une amie j’ai regardé l’émission télévisée « La grande Librairie » et j’ai compris. J’entends par là, j’ai fait le lien, la connexion si vous voulez, entre ce qui était dit ce soir-là et les préjugés qui m’habitaient parce que je suis une femme de ma génération, une petite fille à qui on a appris la docilité devant les garçons et le diktat que les papas, les maris, les hommes sont les plus forts et que l’on doit bien les traiter. Qu’on doit faire profil bas… Sans doute bien malgré moi car je suis prête à affirmer haut et fort le contraire, sans doute, donc, n’avais-je pas chassé complètement tous ces clichés, y compris celui que « les hommes ont plus de besoins sexuels que les femmes.«
Ce soir-là, j’ai donc compris que l’attitude, le parti pris de Gisèle Pélicot m’avait renvoyée à moi-même parce que contrairement à ce que j’aurais peut-être fait à sa place, elle a gardé tête haute.
Vous connaissez les faits : cette femme de soixante-dix ans a découvert qu’elle avait été droguée par son mari (il mettait du Témesta dans le repas du soir ) et violée pendant presque dix ans par au moins deux cents hommes. Ce qui était pris par les médecins pour une somatisation d’un état dépressif ou une neuropathie inconnue, ses pertes de mémoire, ses absences, ses troubles gynécologiques compris ni par elle, ni par ses enfants, ni par la médecine ni par son mari « qui manifestait tant de bienveillance à son égard », n’étaient que les cris de son corps abusé et malmené. Vous connaissez le parcours glaçant de cette victime : sa découverte au commissariat des agissements de son mari, la vision des vidéos (plus de 1000), la lente prise de conscience que ce mari, « adorable, un super mec » qu’elle a épousé à l’âge de 19 ans, a été capable d’autant d’abjections. Vous connaissez sa décision non seulement de divorcer, non seulement de porter plainte mais de refuser le procès à huis clos qu’on lui proposait. Par cet acte, elle a mis au grand jour non pas tant ce qu’elle avait subi mais ce qu’ILS avaient fait, ils, c’est-à-dire ces 51 hommes retrouvés et son mari. Par cette décision, elle refusait la honte, mieux elle permutait la honte, elle la faisait changer de camp !
Voici donc l’objet de mon propos. Pendant longtemps je clamais, de bonne foi, « je ne vois pas ce qu’elle a d’héroïque, c’est une victime, sans conteste mais rien de plus ! » J’avais tort oh ! Combien car oui, Gisèle Pélicot est une héroïne puisqu’elle a fait changer la honte de camp ! Chez elle ni posture de victime ni furie féministe. Elle dénonce calmement et dignement les faits, ce qu’on lui a fait. Elle refuse le terme scène de sexe utilisé par le magistrat et impose celui de viol. Elle refuse la nuance entre « viol et viol »» brandie par l’avocat de la défense qui sous-entend que l’un serait moins grave qu’un autre… Ils ont commis leur acte en pleine conscience, ils ne m’ont pas violée en ayant un pistolet sur la tempe. dit-elle au cours du procès.
Et maintenant au terme de plusieurs années, elle a mis des mots sur cette histoire. Elle en a fait récit, en mettant en lien des choses de sa vie, de toute sa vie. Elle explique, elle s’explique dans une dignité simple.
Alors, peut-être vous dites-vous que mon ressenti n’a pas sa place en loge, qu’il n’est en rien pierre pour construire notre édifice. Pour répondre à cela, je me suis dit que le témoignage de Gisèle Pélicot sollicitait notre regard maçonnique.
La première lecture des faits renvoie évidemment à notre fil annuel qui voulait traiter au départ du féminicide. Ai-je besoin de commenter davantage ? Gisèle Pélicot a subi des agressions sexuelles, filmées (plus de 1000 vidéos) : viols de toutes natures et sous toutes les formes possibles en étant sous soumission chimique. Elle se reconnait en corps inerte, en poupée de chiffon. N’était-ce pas une intention de tuer cette femme que de lui faire absorber des drogues, de lui donner l’apparence d’une morte, de jouer en tout cas avec l’apparence de la mort ? Il y a quelque chose de l’ordre de la nécrophilie dans ces actes abjects. Ils nous renvoient à l’esprit phallocrate du 18 et 19ème siècle où l’image de la femme qui se pâme lors des scènes d’amour, répond au fantasme masculin : quelle excitation de dominer un corps absent, forcément docile… !
Et que dire des maladies vénériennes qui lui ont été transmises ? des troubles mnésiques, de la fatigue permanente qu’elle ne comprenait pas ? N’était-ce pas une intention de tuer la femme qu’elle était ?
Mais après la stupéfaction et l’abattement, elle réagit. Elle veut transformer ce mal en bien, en BON pour la société. Son choix de refuser le huis clos et l’anonymat qu’offre la loi aux victimes d’agressions sexuelles et sa volonté que la presse la nomme « Gisèle Pelicot » font partie de son combat contre la soumission chimique. « Il est important qu’on parle de ce fléau. Je le fais au nom de toutes ces femmes qui peuvent subir cela. Peut-être qu’un matin, une femme qui se réveillera sans souvenirs pensera à mon témoignage. » Pensons à ce verset de l’évangile de St Jean : Vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous rendra libres. chap. 8, verset 32
Une autre lecture m’oriente sur un principe fort de la maçonnerie: Le penser par soi-même qui s’approfondit tout au long de notre parcours quel que soit notre grade. Chercher en soi la pensée libérée du regard des autres. Le Vrai en soi ! Le quant à soi. ! Gisèle Pélicot est une femme de sa génération, qui a vécu au même moment que le Mouvement de Libération des Femmes mais qui était par ses origines et le type de vie qu’elle menait, une vie simple et ordinaire, dit-elle, loin de ses combats, et qui devient féministe, « à sa manière ». On le sait, elle pensait au départ choisir un procès à huis clos total, elle souhaitait être « la plus discrète possible« . Et puis, un an plus tard, alors qu’elle marche, comme à son habitude, sur une plage de l’île de Ré, elle imagine ces cinquante hommes présents dans la salle, face à elle seule. « Est-ce que je n’étais pas en train de leur faire un cadeau ? Est-ce que je ne les protégerais pas en fermant la porte ? » Elle s’écoutera, elle cherchera le vrai en elle. Elle refusera donc le huis clos. Ses avocats la préviennent que le procès prendra une autre dimension. Elle passe l’été à s’entraîner à parler à la barre, elle pleure à chaque fois, mais assure qu’elle ne pleurera pas le jour de l’audience. Parfois, face à la violence des avocats de la défense, elle « tremblait » sous sa « cuirasse ». Malgré la violence du procès, elle n’a jamais regretté d’avoir levé le huis clos. Elle se dit « soulagée » que son histoire puisse servir à d’autres, de savoir qu’une femme qui se réveillera sans se souvenir de ce qui s’est passé la veille pourra penser à son histoire.
Ce témoignage s’inscrit, selon moi, dans une idée de travail collectif pour le bien et le progrès de l’humanité. Par cette décision, Gisèle Pélicot ne taille-t-elle pas une pierre pour construire un édifice ? N’est-elle pas Maçon sans tablier ? Elle affirme qu’en refusant le huis clos, elle veut être utile aux femmes mais, ajoute-t-elle, son témoignage s’adresse aussi aux hommes. Elle les a vus au procès, la tête cachée. Elle les a entendus, atténuer les faits, banaliser leurs actes « Non, elle ne m’a pas donné son consentement mais j’avais celui de son mari ! Ce n’était pas un viol puisqu’elle ne refusait pas ! » Elle a été accusée de faire semblant, d’être alcoolique, en état d’ébriété profond lors des viols, complice des désirs de son mari. Elle a entendu le déni de ses agresseurs. Pourtant, ils ont accompli leurs actes en toute conscience. Peu lui ont demandé pardon. Certains auraient pu se repentir et signaler la situation : Un coup de fil, ça pouvait me sauver la vie. Pas un seul ne l’a fait ! dira-t-elle. Et pour aller plus loin, sur les milliers d’hommes qui ont dû consulter ce site de rencontres explicite, n’est-ce pas étrange que pas un n’ait dénoncé le fait ? En rendant public ce procès, Gisèle Pélicot visait ses agresseurs, nous l’avons vu, mais elle voulait aussi s’adresser aux autres hommes. Elle le dit : elle voulait mobiliser leur conscience, les inciter à se positionner. Nous le savons, une des manières de lutter contre le féminicide est l’éducation des petits garçons. Un récent travail a été remis au Ministre de l’Intérieur par deux magistrats. Selon eux, il existe un continuum entre sexisme et féminicide. Voici une phrase de ce rapport : Pendant plusieurs années on s’est concentré sur l’écoute et la protection des femmes. Il faut s’attaquer plus directement au comportement des hommes. C’est d’ailleurs l’objet de notre réflexion dans notre commission annuelle.
Mais Gisèle Pélicot ne bascule pas dans la haine des hommes. Elle aurait bien pu être dans la revanche, dans le pathos, on aurait compris. Non, après ce qu’elle a vécu, elle continue d’affirmer que tous les hommes ne sont pas des agresseurs potentiels. Elle ne jette pas à la poubelle 50 années de vie partagées avec son ex-mari. Elle nous rappelle que reconnaître la blessure n’oblige pas à nier ce qui a été bon. N’est-ce pas là, preuve de tempérance et de sagesse ? son livre coécrit avec Judith Perrignon, Et la joie de vivre publié aux éditions Flammarion, est le témoignage que la joie peut coexister avec les cicatrices. Comme l’était le livre d’Antoine Leiris Vous n’aurez pas ma haine écrit après l’attentat au Bataclan, ce récit est un acte de résistance à l’abject et à l’obscène. Une preuve de Sagesse ? L’un des piliers de nos travaux ! Sagesse à laquelle j’ajoute dans ces cas précis la Beauté et la Force.
Pour conclure, je voudrais épingler un dernier principe maçonnique : la dualité. Nous passons du sordide, de l’abject à la joie, à la bienveillance. Nous avons les deux faces de Janus, la coexistence du noir et blanc. Cette affaire sordide nous livre ce qu’il peut y avoir de plus abject chez des êtres humains mais Gisèle Pélicot, telle une alchimiste transforme la pourriture en un témoignage utile aux hommes et aux femmes. Ainsi, elle révèle la beauté cachée au cœur du laid et du mal. Tu m’as donné la boue et j’en ai fait de l’or, écrit Baudelaire dans Les Fleurs du Mal. L’exemple de résilience qu’elle offre au monde entier met en lumière la possibilité de libérer les victimes de la honte et du silence. Elle reconnait son état de victime mais refuse d’être réduite à cette seule identité. Elle reprend en main la responsabilité de son bonheur. Elle choisit la Joie, l’Amour et la Paix.
Alors, je l’affirme, ici : assurément, Gisèle Pélicot est une éveilleuse !
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